Son frère Yanar, qui s'était constitué son protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseillé de voyager,--le hasard est si grand en voyage! Et voilà pourquoi ces deux personnages, échappés de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de Trébizonde.

Le seigneur Yanar était un homme de quarante-cinq ans, de haute taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,--un de ces matamores qui sont venus au monde en fronçant les sourcils. Avec son nez aquilin, ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite, sa tête rasée, ses énormes moustaches, il se rapprochait plus du type arménien que du type turc. Coiffé d'un haut bonnet de feutre enroulé d'une pièce de soie d'un rouge éclatant, vêtu d'une robe à manches ouvertes sous une veste brodée d'or et d'un large pantalon qui lui tombait jusqu'à la cheville, chaussé de bottines de cuir passementé, à tiges plissées, la taille ceinte d'un châle de laine auquel s'accrochait toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait vraiment l'air terrible. Aussi maître Kidros ne lui parlait-il qu'avec une extrême déférence, dans l'attitude d'un homme qui serait obligé de faire des grâces devant la bouche d'un canon chargé à mitraille.

«Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous répète que le juge va arriver ici, ce soir-même, et que, demain matin, dès l'aube, il procédera à son enquête.

--Maître Kidros, répondit Yanar, vous êtes le maître de ce caravansérail, et qu'Allah vous étrangle, si vous ne tenez pas la main à ce que les voyageurs soient en sûreté ici!

--Certes, seigneur Yanar, certes!

--Eh bien, la nuit dernière, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont pénétré ... ont eu l'audace de pénétrer dans la chambre de ma soeur, la noble Saraboul!»

El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la cour à droite.

«Les coquins! cria Kidros.

--Et nous ne quitterons pas le caravansérail, reprit Yanar, qu'ils n'aient été découverts, arrêtés, jugés et pendus!»

Y avait-il eu véritablement tentative de vol pendant la nuit précédente, c'est ce dont maître Kidros ne paraissait pas être absolument convaincu. Ce qui était certain, c'est que la veuve inconsolée, réveillée pour un motif ou pour un autre, avait quitté sa chambre, effarée, poussant de grands cris, appelant son frère, que tout le caravansérail avait été mis en révolution, et que les malfaiteurs, en admettant qu'il y en eût, s'étaient échappés sans laisser de trace.

Quoi qu'il en fût, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette conversation, se demanda immédiatement quel parti il y aurait à tirer de l'aventure.

«Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant pour mieux donner à ce mot toute son importance, nous sommes des Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu être causé à des Kurdes, sans qu'une juste réparation n'en soit obtenue par justice!

--Mais seigneur, quel dommage? osa dire maître Kidros, en reculant de quelques pas, par prudence.

--Quel dommage? s'écria Yanar.

--Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tenté de s'introduire, la nuit dernière, dans la chambre de votre noble soeur, mais enfin ils n'ont rien dérobé....

--Rien! ... répondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grâce au courage de ma soeur, grâce à son énergie! N'est-elle pas aussi habile à manier un pistolet qu'un yatagan?

--Aussi, reprit maître Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient, ont-ils pris la fuite!

--Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante Saraboul en eut exterminé deux sur deux, quatre sur quatre! C'est pourquoi, cette nuit encore, elle restera armée comme je le suis moi-même, et malheur à quiconque oserait s'approcher de sa chambre!

--Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maître Kidros, qu'il n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des voleurs,--ne se hasarderont plus à....

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 33

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