Jules Verne

Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer d'audace.

--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.

--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous?

Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.

--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son émotion. Vous êtes fou de crier comme ça.

--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.

--On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que voulez-vous?

--Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix.

Titcha resserra son étreinte.

--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez donc juré de nous faire pendre?

Karl Dragoch se mit à rire.

--Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s'il faut parler à la muette!

--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idée d'aborder les gens au milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas dire en pleine rue.

--Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons ailleurs.

--Où?

--N'importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs?

--A quelques pas d'ici.

--Allons-y.

--Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.

Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent sur une petite place. En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement dans la nuit.

--C'est là, dit Titcha.

La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied dans la salle déserte d'un modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.

--Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.

Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés.

--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui régale, annonça le détective, en frappant sur son gousset.

--Un verre de racki? proposa Titcha.

--Va pour le racki!... Et du genièvre?... Ça ne vous dit rien?

--Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha.

Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.

--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!

Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa l'adversaire qu'il allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. Larges épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d'épais cheveux gris, parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas étage, c'était une véritable brute qu'il avait en face de lui.

Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha reprit la conversation au point où elle avait débuté.

--Vous dites donc que vous me connaissez?

--Vous en doutez?

--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?

--Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.

--Pas possible!

--Mais certain.

--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses souvenirs. Nous n'étions que nous huit, cependant...

--Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j'y étais.

--Vous avez mis la main à la pâte? insista Titcha mal convaincu.

--Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. C'est même moi qui ai emmené la charrette.

--Avec Vogel?

--Avec Vogel.

Titcha réfléchit un instant.

--Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui était avec Vogel.

--Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était resté avec vous autres.

--Vous en êtes sûr?

--Absolument, affirma Dragoch.

Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de révéler l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms.

--Un verre de genièvre? proposa Dragoch.

--Ça n'est pas de refus, dit Titcha.

Puis, le verre vidé d'un trait:

--C'est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C'est bien la première fois que nous mêlons un étranger à nos affaires.

--Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai plus un étranger quand j'aurai été admis dans la bande.