Jules Verne

Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être question.

Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la force des raisons qui le dictaient.

Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de l'expédition de la matinée.

«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au premier coup de filet comme un simple brochet.

--Vous a-t-il vus?

--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser.

--Il ne s'est pas débattu?

--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire tenir tranquille.

--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.

--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait comme père et mère.

--Et maintenant?

--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.

--Sait-il où on l'a transporté?

--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.

Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:

---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?

--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit Striga.

Titcha haussa les épaules.

--On en nommera un autre, dit-il.

--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc essentiel de le garder vivant.

--Il l'est, affirma Titcha.

--A-t-on pensé à lui donner à manger?

--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ... A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte par tes yeux?

--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas perdre.

--Tu pourrais mettre un masque.

--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour reconnaître les gens.

--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance!

--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que nous serons à l'abri.

--Amen!.. fit Titcha.

--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié. On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé Budapest, demain matin, après mon départ.

--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.

--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.

--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.

--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une identité toute neuve.

--Laquelle?

--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.

--Quelle idée!

--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, à l'exemple de Karl Dragoch.

--Et si l'on te demande du poisson?

--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.