«Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! ... De bons amis vous font cortège! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement rencontrée sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l'un de ses plus fidèles croyants.»

Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres, mais sans répondre.

«Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.

--Non! ... Je parle ... je parle en dedans!

--A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit vivement le bras.

--A vous, chère Saraboul, ... à vous» répondît sans conviction l'interloqué Van Mitten.

Puis, se levant:

«Ouf» fit-il.

Le seigneur Yanar et sa soeur, s'étant redressés au même moment, le suivaient dans toutes ses allées et venues.

«Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que quelques heures à Scutari?

--Si je le veux?....

--N'êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta l'insinuante personne.

--Oui! murmura Bruno, il est son maître ... comme on est le maître d'un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge!

--Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... à Scutari ... rupture et abandon! ... Mais quelle scène en perspective.»

Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et, n'osant le plaindre à haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois à son fidèle serviteur:

«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où l'amené son dévouement pour nous!

--Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré de faiblesse.

--Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un cour bon et généreux!

--Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n'ai cessé de lui répéter qu'il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours, de cette Kurde endiablée! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non! jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison de la seconde.»

Cependant, le Hollandais s'était assis à une autre place, toujours flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit.

«Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le régardait entre les deux yeux.

--Je n'ai pas faim!

--Vraiment, vous n'avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au Kurdistan on a toujours faim ... même après les repas!

--Ah! au Kurdistan? ... répondit Van Mitten en avalant les morceaux doubles,--par obéissance.

--Et buvez! ajouta la noble Saraboul.

--Mais, je bois ... je bois vos paroles!» Et il n'osa pas ajouter:

«Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac!

--Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.

--Je n'ai pas soif!

--Au Kurdistan, on a toujours soif ... même après les repas.»

Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le guide.

Cet homme, assis à l'écart, prenait sa part du repas, mais il ne pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux, cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue! Peut-être même le guide aurait-il voulu s'éloigner pour quelque secrète machination; mais il n'osait, en présence d'Ahmet, dont il connaissait les défiances.

«Allons, mes amis, s'écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière étape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia?

--Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?....

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 60

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