Et cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers, viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses, narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées, clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'à des tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les instincts de l'amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir de sa première union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce!

Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane à travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil pendant toute la nuit.

Ahmet, l'esprit toujours en éveil, n'avait jusque-là rien surpris de suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'être franchies depuis Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa nature, s'était toujours tiré d'affaire, pendant les cheminements et les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu'il ne pouvait maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser voir.

Le 21, dès l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la droite le port d'Ounièh et ses chantiers de construction, à l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbèb, où la légende a placé une tribu d'Amazones, de manière à contourner des caps et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans l'après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne, servit de lieu de halte pour la nuit.

Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment profond à l'embouchure de l'Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est assez actif et expédie jusqu'à Constantinople des cargaisons de melons d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer.

Dans l'état d'amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier, et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître.

«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de l'Egypte, et là, s'il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic avantageux de sa personne!

--Et de quelle façon? ... demandait Bruno.

--En se vendant comme momie!»

Si ces propos déplaisaient à l'infortuné serviteur, s'il souhaitait au seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second mariage de son maître, cela va de soi.

«Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il, et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»

Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de sécurité.

Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrêtèrent les attelages, si ce n'est le temps nécessaire à leur donner quelque repos.

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 52

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