Il est vrai que Bruno songeait à tout autre chose qu'aux exploits du général grec, et voilà pourquoi, en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n'était pas d'un fidèle serviteur.

Le soir, après une journée d'une vingtaine de lieues, la caravane s'arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l'attiédissement du lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu'une longue route avait mis en appétit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en régaler, sans craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui chicaner sa part du souper.

Cette petite bourgade, qui n'est méme qu'un simple village, fut quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe et son port étroit, où peuvent s'abriter seulement trois ou quatre bâtiments de commerce d'un médiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines, on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq lieues.

Kérésoum est bâtie au pied d'une colline, dans un double escarpement de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s'arrêtèrent pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque avec les ruines de son château qui dominent l'entrée du port.

Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik, et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait historique: c'est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en Europe.

Saraboul n'avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut prendre qu'un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pût imaginer. Et cependant, son ami Kéraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son nouveau costume,--ce qui faisait hausser les épaules à Bruno.

«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement, cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet, il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles qu'en porte le seigneur Yanar!

--Je n'ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.

--Vous n'avez pas de moustaches? s'écria Saraboul.

--Il n'a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus dédaigneux.

--A peine, du moins, noble Saraboul!

--Eh bien, vous en aurez, reprit l'impérieuse Kurde, et je me charge, moi, de vous les faire pousser!

--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le récompensant d'un bon regard.

--Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.

Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l'amorce d'une voie romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le temps, laissait en arrière le village d'Aptar, puis, vers midi, la bourgade d'Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes, qui s'étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers, oliviers d'une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs, grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la vigne, d'une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays tempérés, enguirlande les arbres jusqu'à leurs plus hautes cimes.

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 51

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