Si ce n'est que le fiancé fut trouvé un peu froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur, tout alla bien.

A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions d'officiers ministériels, qui eussent réclamé l'honneur d'enregistrer un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque profit;--mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la sagacité dans l'affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs époux.

Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite, au milieu d'un immense concours de populaire, se transportèrent à la ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine, et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là, retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme, que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la sonorité se rapproche d'un simple cliquetis métallique et que dominait la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prière, et Van Mitten fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban à la noble Saraboul,--non sans une certaine arrière-pensée,--lorsqu'il lui adressa ses meilleurs compliments.

Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, où de nouvelles fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de s'y conformer. En effet, lorsque l'épouse arrive devant la maison conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l'entoure de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu'à la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur, car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gré dans une demeure étrangère. Lorsqu'il en serait à cet heureux moment, Van Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays. Mais heureusement, il en était encore loin.

Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de l'ascension du Prophète, cet _eilet-ul-my'râdy_, qui a lieu ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse, une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixée à cette date.

Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles s'empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de tous les points de l'Asie musulmane.

La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux, pour passer les quelques heures de la soirée, que d'assister en grand apparat à ce merveilleux spectacle?

Merveilleux, en effet, et comment ne l'eût-il pas été dans ce pays de l'Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités dans l'autre! Ce qu'allait être cette fête donnée en l'honneur du Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en employant tous les tons de la palette, qu'à la plume de le décrire, même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus grands poètes du monde!

«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe, la pompe chez les Ottomans!»

Et ce fut réellement au milieu d'une pompe incomparable que se déroulèrent les péripéties d'une poétique affabulation, à laquelle les plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs danses et l'enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu'à sa mort, arrivée en l'an dixième de l'Hégire,--six cent trente-deux ans après l'ère nouvelle,--ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis dans le vague des espaces, en attendant l'arrivée du Prophète.

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 48

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