Un instant, seulement, Bruno put se glisser jusqu'à lui et répéter d'un voix sinistre:

«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout ceci!

--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d'un ton résigné. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis d'embarras, et les suites n'en seront point graves!

--Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c'est se marier, et....»

Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase véritablement comminatoire!

Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter jusqu'à la fin de la cérémonie.

Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant cette opération, il n'y eût pas même à critiquer la tenue des deux conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d'une certaine inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d'enchaîner un homme du nord de l'Europe à une femme du nord de l'Asie! Quelle gloire, en effet, d'avoir allié la Hollande au Kurdistan.

La fiancée était superbe dans son costume de mariage,--un costume qu'évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,--bonne précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont «mitan» de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes, d'où se développait jusqu'à mi-corps un long «puskul» orné de dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d'or, tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces «guerdanliks» composés d'une suite d'agates serties en griffes, gravées chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne s'était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette circonstance, elles auraient dû être recouvertes d'un tapis de pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin Porphyrogénète!

Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui, était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d'un vieux croyant resté fidèle au vêtement oriental.

Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau do mousseline chargé d'applications de cotonnade, ce large pantalon de satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées, ergotées et treillissées d'or sous les mille plis de leur tige, cette robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu'à terre, et ce fez, orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable indiquait le rang qu'allait bientôt occuper au Kurdistan l'époux de la noble Saraboul?

Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui, faits sur mesure, n'auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en damas à double tranchant, pistolets à crosse d'argent gravés comme un collier d'idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de scie avec poignée noire ornée d'un quadrillé en argent et pommeau à rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en méplat gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des anciensfauchards!

Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu'un jour tu aurais été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno:

«Bah! c'est pour rire!»

Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus convenablement du monde.

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 47

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