--Quoi! mon maître, vous allez encore céder là-dessus? dit Bruno en s'approchant.

--Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si faible voix qu'on put à peine l'entendre.

--Allons, droit! s'écria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec son futur beau-frère.

--Et ferme! répéta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son futur époux.

--Ainsi que doit être le beau-frère....

--Et le mari d'une Kurde!»

Van Mitten s'était redressé vivement sous cette double poussée; mais sa tête ne cessait de ballotter, comme si elle en eût été à demi détachée de ses épaules.

«Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ... épouser une Kurde!

--Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas à l'oreille le seigneur Kéraban.

--Il ne faut jamais rire avec ces choses-là!» répondit Van Mitten d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque peine à ne point éclater.

Nedjeb, montrant à sa maîtresse la figure épanouie de la voyageuse, lui disait tout bas:

«Je me trompe bien, si ce n'est pas là une veuve qui courait à la recherche d'un autre mari!

--Pauvre monsieur Van Mitten! répondit Amasia.

--J'aurais mieux aimé huit mois de prison, dit Bruno en hochant la tête, que huit jours de ce mariage-là!»

Cependant, le seigneur Yanar s'était retourné vers l'assistance et disait à voix haute:

«Demain, à Trébizonde, nous célébrerons en grande pompe les fiançailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!»

Sur ce mot «fiançailles», le seigneur Kéraban, ses compagnons, et surtout Van Mitten, s'étaient dits que cette aventure serait moins grave qu'on ne pouvait le craindre!

Mais il faut faire observer ici que, d'après les usages du Kurdistan, ce sont les fiançailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage. On pourrait comparer cette cérémonie au mariage civil de certains peuples européens, et celle qui la suit au mariage religieux, par laquelle s'achève l'union des époux. Au Kurdistan, après les fiançailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fiancé, mais c'est un fiancé absolument lié à celle qu'il a choisie,--ou à celle qui l'a choisi, comme dans le présent cas.

C'est ce qui fut bien et dûment expliqué à Van Mitten par le seigneur Yanar, qui finit en disant:

«Donc, fiancé à Trébizonde!

--Et mari à Mossoul!» ajouta tendrement la noble Kurde.

Et à part, Scarpante, au moment où il quittait le caravansérail dont la porte venait d'être ouverte, prononçait ces paroles grosses de menaces pour l'avenir:

«La ruse a échoué! ... À la force, maintenant!»

Puis, il disparaissait, sans avoir été remarqué ni du seigneur Kéraban ni d'aucun des siens.

«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait Ahmet, en voyant la mine toute déconfite du Hollandais.

--Bon! répondit Kéraban, il faut en rire! Fiançailles nulles! Dans dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas!

--Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'être fiancé pendant dix jours à cette impérieuse Kurde, cela compte!»

Cinq minutes après, la cour du caravansérail de Rissar était vide. Chacun de ses hôtes avait regagné sa chambre pour y passer la nuit. Mais Van Mitten allait être gardé à vue par son terrible beau-frère, et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui venait de se dénouer sur le dos de l'infortuné Hollandais!

IX

DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANÇANT A LA NOBLE SARABOUL, A L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRÈRE DU SEIGNEUR YANAR.

Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux habitants d'une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate, qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et redevint païenne jusqu'au sixième siècle, qui fut délivrée par Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l'Empire de Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans,--celle ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire du monde.

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 43

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