«A la fin, monsieur Bruno!....

--Oui, Nizib, ... à la fin ... je suis fixé! ... Vous aviez absolument raison, cette fois!

--C'était du mouton?

--Du vrai mouton!

--Que vous avez dévoré!....

--Dévoré, Nizib? ... Ah! voilà un mot que je ne saurais admettre! ... Dévoré? ... Non! ... J'y ai goûté seulement!

--Et j'ai fait là un joli souper! répliqua Nizib d'un ton piteux. Il me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part, et ne point tout manger, pour vous assurer que c'était....

--Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige....

--Dites votre estomac!

--A le reconnaître! ... Après tout, il n'y a pas lieu pour vous de le regretter, Nizib!

--Mais si, monsieur Bruno, mais si!

--Non! ... Vous n'auriez pu en manger!

--Et pourquoi?

--Parce que ce mouton était piqué de lard, Nizib, vous entendez bien ... piqué de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe!»

Là-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a bien soupé; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du très déconfit Nizib.

Le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten, étendus sur les bancs de bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempête, d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois gémissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fût menacé d'une dislocation complète. Le vent ébranlait la porte et les volets des fenêtres, comme s'ils eussent été frappés de quelque bélier formidable. Il fallut les étayer solidement. Mais aux secousses du pylone, encastré dans la muraille, on se rendait compte de ce que pouvaient être, à cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de la bourrasque. Le phare résisterait-il à cet assaut, le feu continuerait-il à éclairer les passes d'Atina, où la mer devait être démontée, il y avait doute à cela, un doute plein d'éventualités des plus graves. Il était alors onze heures et demie du soir.

«Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kéraban, qui se leva et parcourut à petits pas la salle commune.

--Non, répondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore, il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il est bon de nous tenir prêts à tout événement!

--Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?» demanda Kéraban.

Et il alla secouer son ami.

«Je sommeillais, répondit Van Mitten.

--Voilà ce que peuvent les natures placides! Là où personne ne saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le moment de sommeiller!

--Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat en côte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas couvertes d'épaves!

--Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.

--Non ... répondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil. Lorsque je suis monté au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien aperçu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais, et même avec ce feu qui les éclaire jusqu'à cinq milles du petit port, il est difficile de les accoster.»

En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte à l'intérieur de la chambre comme si elle venait de voler en éclats.

Mais le seigneur Kéraban s'était jeté sur cette porte, il l'avait repoussée, il avait lutté contre la bourrasque, et il parvint à la refermer avec l'aide du gardien.

«Quelle entêtée! s'écria-t-il, mais j'ai été plus têtu qu'elle!

--La terrible tempête! s'écria Ahmet.

--Terrible, en effet, répondit Van Mitten, une tempête presque comparable à celles qui se jettent sur nos côtes de la Hollande, après avoir traversé l'Atlantique!

--Oh! fit Kéraban, presque comparable!

--Songez donc, ami Kéraban! Ce sont des tempêtes qui nous viennent d'Amérique à travers tout l'Océan!

--Est-ce que les colères de l'Océan, Van Mitten, peuvent se comparer à celles de la mer Noire?

--Ami Kéraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en vérité....

--En vérité, vous cherchez à le faire! répondit Kéraban, qui n'avait pas lieu d'être de très bonne humour.

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 18

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