évidemment, répliqua le Hollandais, que ce début n'encourageait guère. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami!

--Que voulez-vous dire, alors?

--Qu'après tout, ce n'est peut-être là qu'une apparence d'orage ou tout au plus un orage qui passera....

--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau temps leur succède ... naturellement!

--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphère ne soit si profondément troublée! ... Si ce n'était pas la période de l'équinoxe....

--Quand on est dans l'équinoxe, répondit Kéraban, il faut bien se résigner à y être! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans l'équinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?

--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Kéraban,» répondit Van Mitten.

L'affaire s'engageait mal, c'était trop évident. Peut-être, s'il n'avait eu derrière lui Bruno, dont il entendait les sourdes incitations, peut-être Van Mitten eût-il abandonné cette conversation dangereuse, quitte à la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus moyen de reculer,--d'autant moins que Kéraban, l'interpellant, d'une façon directe, cette fois, lui dit en fronçant le sourcil:

«Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une arrière-pensée?

--Moi?

--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!

--Moi! vous faire mauvaise mine?

--Avez-vous quelque chose à me reprocher? Si je vous ai invité à dîner à Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas à Scutari? Est-ce ma faute, si ma chaise a été brisée sur ce maudit chemin de fer?»

Oh! oui! c'était sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se garda bien de le lui reprocher!

«Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons plus qu'une araba pour tout véhicule? Voyons! parlez!»

Van Mitten, troublé, ne savait déjà plus que répondre. Il se borna donc à demander à son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit à Atina, soit même à Trébizonde, au cas où le mauvais temps rendrait le voyage trop difficile.

«Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? répondit Kéraban, et comme j'entends être arrivé à Scutari pour la fin du mois, nous continuerons notre route, quand bien même tous les éléments seraient conjurés contre nous!»

Van Mitten fit appel alors à tout son courage, et formula, non sans une évidente hésitation dans la voix, sa fameuse proposition.

«Eh bien, ami Kéraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la permission de rester à Atina.

--Vous me demandez la permission de rester à Atina?... répondit Kéraban en scandant chaque syllabe.

--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais rien faire sans votre aveu ... de ... de....

--De nous séparer, n'est-ce pas?

--Oh! temporairement ... très temporairement!... se hâta d'ajouter Van Mitten. Nous sommes bien fatigués, Bruno et moi! Nous préférerions revenir par mer à Constantinople ... oui! ... par mer....

--Par mer?

--Oui ... ami Kéraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!... Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends très bien que l'idée de faire une traversée quelconque vous soit désagréable!... Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez à suivre la route du littoral! ... Mais la fatigue commence à me rendre ce déplacement trop pénible ... et ... à le bien regarder, Bruno maigrit! ...

--Ah! ... Bruno maigrit! dit Kéraban, sans même se retourner vers l'infortuné serviteur, qui, d'une main fébrile, montrait ses vêtements flottant sur son corps émacié.

--C'est pourquoi, ami Kéraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne pas trop nous en vouloir, si nous restons à la bourgade d'Atina, d'où nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je vous le répète, nous vous retrouverons à Constantinople ... ou plutôt à Scutari, oui ...

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 12

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