Il y avait cinq lieues à enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui porterait à une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette journée. En vérité, ce n'était pas mal pour une simple charrette; mais la pluie, qui menaçait de tomber, allait la retarder, sans doute, en rendant la route peu praticable.

Ahmet ne voyait pas sans inquiétude la période du mauvais temps s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au large. L'atmosphère alourdie rendait la respiration difficile. Très certainement, dans la nuit ou le soir, un orage éclaterait en mer. Après les premiers coups de foudre, l'espace, profondément troublé par les décharges électriques, serait balayé à coups de bourrasque, et la bourrasque ne se déchaînerait pas sans que les vapeurs ne se résolussent en pluie.

Or, trois voyageurs, c'était tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui, d'ailleurs, ne résisterait peut-être pas aux assauts de la tourmente. Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait urgence à gagner la prochaine bourgade.

Deux ou trois fois, le seigneur Kéraban passa la tête hors de la bâche et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.

«Du mauvais temps? fit-il.

--Oui, mon oncle, répondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais avant que l'orage n'éclate!

--Dès que la pluie commencera à tomber, reprit Kéraban, tu nous rejoindras dans la charrette.

--Et qui me cédera sa place?

--Bruno! Ce brave garçon prendra ton cheval....

--Certainement,» ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise grâce à refuser ... pour son fidèle serviteur.

Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant cette réponse. Il ne l'aurait pas osé. Bruno devait se tenir à quatre pour ne point faire explosion. Son maître le sentait bien. «Le mieux est de nous dépêcher, reprit Ahmet. Si la tempête se déchaîne, les toiles de l'araba seront traversées en un instant, et la place n'y sera plus tenable.

--Presse ton attelage, dit Kéraban au postillon, et ne lui épargne pas les coups de fouet!»

Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hâte que ses voyageurs d'arriver à Atina, ne les épargnait guère. Mais les pauvres bêtes, accablées par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivelée.

Combien le seigneur Kéraban et les siens durent envier le «tchapar», dont l'équipage croisa leur araba vers les sept heures du soir! C'était le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte à Téhéran les dépêches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour se rendre de Trébizonde à la capitale de la Perse, avec les deux ou trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptiès qui l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la préférence sur tous autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant à Atina, de n'y plus trouver que des chevaux épuisés.

Par bonheur, cette pensée ne vint point au seigneur Kéraban. Il aurait eu là une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et en eût profité, sans doute!

Peut-être, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui fut enfin fournie par Van Mitten.

Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites à Bruno, se hasarda enfin à s'exécuter, mais en y mettant toute l'adresse possible. Le mauvais temps qui menaçait lui parut être un excellent exorde pour entrer en matière.

«Ami Kéraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point donner de conseil, mais qui en demande plutôt, que pensez-vous de cet état de l'atmosphère?

--Ce que j'en pense?...

--Oui! ... Vous le savez, nous touchons à l'équinoxe d'automne, et il est à craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorisé pendant la seconde partie que pendant la première!

--Eh bien, nous serons moins favorisés, voilà tout! répondit Kéraban d'une voix sèche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier à mon gré les conditions atmosphériques! Je ne commande pas aux éléments, que je sache, Van Mitten!

--Non ...

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Keraban Le Tetu, Vol. II Page 11

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